Équipe ESTRAN > Axe 2 : L’appropriation de la mer par les populations riveraines de l’Atlantique

Thématique générale : L’étude se centrera sur les rapports que les sociétés littorales en général et les gens de mer en particulier entretenaient avec l’environnement maritime pris au sens large. Ces communautés ont développé des stratégies d’adaptation et se sont forgé des représentations mentales dont il conviendra d’apprécier la spécificité.

Chronologie : Prise en compte d’un temps historique long allant du XIe au XVIe siècles afin de mesurer les permanences et les évolutions pluriséculaires d’une « histoire immobile » (E. Le Roy Ladurie).

Cadre géographique : À partir du littoral français entre Loire et Pyrénées, champ d’étude propre de l’équipe, une démarche comparatiste appuyée sur des collaborations extérieures prendra en compte par des élargissements successifs le golfe de Gascogne avec ses prolongements galiciens et bretons puis l’arc européen atlantique du sud de la péninsule Ibérique aux rivages septentrionaux de la mer du Nord. Les relations avec certains « avant-postes océaniques » de l’Europe au début des Grandes Découvertes seront également abordées : Açores, Madère, Canaries, Terre-Neuve.

Problématiques : L’étude des formes d’appropriation de la mer par les populations riveraines de l’Atlantique se déclinera selon 3 thématiques complémentaires :

Intervenants de l’axe 2 : M. Bochaca, P. Prétou, M. Tranchant

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A. Usages économiques, pratiques sociales et représentations mentales de la mer

Au-delà des ressources naturelles (poissons, coquillages, sel, goémon…) et des formes d’exploitation dont elles font l’objet (ramassage, pêches, saliculture, moulins à marée…), une attention particulière sera portée aux procédés de transformation (ex. la conservation du poisson) ainsi qu’aux acteurs et aux circuits de commercialisation des produits de la mer et, dans la mesure du possible, à leur consommation afin d’appréhender le tout selon une logique de filière économique.
On s’intéressera aussi aux règlements émanant des confréries, des métiers, des autorités municipales, seigneuriales et royales pour encadrer les pratiques (gestion des ressources, limitation de la concurrence, protection du consommateur…).

L’influence de la mer sur une société se mesure aussi au nombre et à la diversité des personnes qui vivent d’elle plus ou moins directement.
Cela revient à cerner le groupe des « gens de mer » dans lequel les historiens rassemblent les propriétaires, les maîtres et les équipages des navires avec les charpentiers, calfats, cordiers, voiliers, fabricants d’avirons qui gravitent autour des premiers. Faisant écho à l’ordonnance sur la Marine de 1681, l’expression « gens de mer » n’a aucune correspondance dans les sources écrites du Moyen Âge. Il faut en revoir les contours et la stratification interne en particulier pour les pêcheurs et les marchands « mettant à la mer ».

En d’autres termes, la prise en compte de la dimension maritime invite à repenser la vision que l’on se fait de la société des villes portuaires médiévales, trop souvent perçue à partir des grands ports, mais aussi celle des campagnes « maritaines » (J.-L. Sarrazin) avec ses sauniers, ses paysans marins et autres gagne-petit de l’estran.

L’adaptation au milieu marin passe par le perfectionnement des techniques qui, en retour, nous renseignent sur l’appropriation de la mer sur le plan des représentations.
La construction navale, les savoirs nautiques et la cartographie marine ne sont pas seulement des indicateurs de la technicité des marins, ils permettent aussi d’appréhender des pans de leur univers mental.
Pour peu qu’on complète avec des récits de voyages et d’explorations ou de l’iconographie (miniatures), ce sont les imaginaires liés à la mer qui se dévoilent à nous avec leur part de réalité, de mythe, de superstition et de peur, sur fond de sensibilité religieuse avivée par la crainte de mourir en mer.

B. Le risque maritime et sa gestion

Ce ne sont pas tant les aléas qui composent le risque que les tentatives d’y obvier qui nous intéressent ici. Gérer les dangers potentiels c’est tout à la fois les détecter, les comprendre, les anticiper, s’en accommoder ou s’en prémunir. Les objectifs peuvent être déclinés selon deux niveaux :

  • caractérisation des différentes formes de gestion du risque. Il s’agira d’étudier, selon la nature des risques identifiés, leur gravité, leur localisation, les activités qu’ils touchent, les réactions des groupes sociaux concernés ainsi que celles des autorités dont ils dépendent : pluriactivité, assurance, réglementation publique urbaine, seigneuriale ou princière, fiscalité, mise en défense (navires, côtes…).
  • étude des dynamiques historiques.
    Les usagers de la mer avaient-ils un rapport spécifique à la mobilité et par conséquent au danger ?
    Cette question est déterminante en vue de dresser les contours et les ressorts d’une culture du risque. L’Europe était alors dominée par un cloisonnement de l’espace opéré par la seigneurie dont, même à la fin du Moyen Âge, un individu sortait peu.

Les moyens de locomotion rudimentaires, les médiocres voies de communication terrestres, les forces conservatrices, immobilistes et centripètes du pouvoir de ban, de l’Église et de la coutume, l’obstacle des fiscalités, la méfiance envers l’étranger, tout concourait à limiter la mobilité des individus. Cette puissance conservatrice, propre aux sociétés rurales, était de nature à limiter leur exposition aux dangers.

Elles jugeaient donc sévèrement, avec crainte et incompréhension, par la voix des clercs, la mobilité croissante de populations littorales qui sur mer s’exonéraient des seuils, des limites et des frontières, de l’ordre terrestre qu’elles contribuaient par leur attitude à déstabiliser. Il est indéniable que l’intensification des déplacements maritimes faisait courir à ceux qui les pratiquaient une probabilité de sinistre proportionnellement accrue.
Il est vrai aussi que les flux migratoires incessants observés chez ces sociétés n’étaient pas sans occasionner des conflits communautaires. Toutefois, au contraire de l’arrière-pays, elles ne recherchèrent pas pour autant l’inertie, par essence contraire à leurs activités. Prenant la mesure des périls qu’il leur fallait gérer, elles élaborèrent autour du risque des comportements singuliers que l’initiative et l’audace dominaient.

Ce projet repose sur l’hypothèse que les populations usagères de la mer et des littoraux constituèrent précocement des « sociétés du risque ».

Selon toute vraisemblance, le risque constitua un élément central et dynamique, intégré dans leurs activités et leurs représentations. Il n’apparaît pas chez ces populations comme une notion stérilisante et inhibitrice, mais davantage comme une donnée qu’il fallait prendre en compte, apprécier et dépasser, dont les hommes devaient s’accommoder pour entreprendre et prospérer.

Cette inclination pour l’audace et l’aventure, contenue dans une culture séculaire du risque maritime, aurait suscité en partie l’innovation technologique et économique d’une part, et autorisé d’autre part le franchissement des seuils géographiques, conceptuels et théologiques au début de l’Époque moderne. L’exposition volontaire au risque répond à un besoin de liberté, d’innovation et de progrès. Replacé dans le contexte des XIIe-XVIe siècles, ce comportement trancherait avec certaines tendances conservatistes et immobilistes caractéristiques parfois des populations et des autorités de la terre.

Nous sommes donc fondés à penser que les expériences de gestion du risque développées au Moyen Âge par les populations usagères de la mer et des littoraux furent une source majeure des expansions et des transformations de l’Europe à l’Époque moderne.

C. Genèse des encadrements normatifs des populations littorales

La caractérisation des espaces littoraux passe par l’observation des singularités de leurs encadrements normatifs. À partir du XIIIe siècle, l’émergence des États royaux fait des façades maritimes de l’Europe des espaces frontaliers, supports d’échanges internationaux denses, mais aussi de rivalités politiques et économiques intenses.

Alors que le pouvoir politique éprouve ses réglementations sur les régions littorales, celles-ci sont supposées accueillir des populations rétives, déviantes ou promptes aux revers d’obédience sous l’influence de royaumes étrangers. Cette altérité des gens des côtes et des mers nécessite l’observation de leurs comportements sociaux mais également des rhétoriques discursives qui construisent de tels stéréotypes comme autant de supports légitimant les interventions politiques.

Le fonctionnement pratique et théorique des institutions judiciaires nous intéressera en premier lieu, puisqu’il fonde une mise en sujétion des bons et des mauvais sujets des rives de l’Atlantique. Les juridictions pénales, les traitements contentieux et les droits maritimes naissants constituent autant de fenêtres ouvrant sur les rapports singuliers qui unissent les rivages aux pouvoirs qui entreprennent leur contrôle. Dans le monde atlantique, ce fondement est infléchi par l’intensité des conflits internationaux consécutifs des rivalités des royautés et des principautés.

Le long conflit franco-anglais aggrave la tendance observée précédemment. Il fait entrer les rivages de l’Atlantique dans l’engrenage de la guerre tout en engageant les ressources et les populations littorales dans la rivalité guerrière : fidélités et infidélités, mobilisations des hommes et des navires, contrôle des ports mis en défense marquent les intentions souveraines sur les côtes de la Manche et du Golfe de Gascogne.

L’élaboration d’une réglementation de la course et l’essor de l’accusation en piraterie doivent être reliés à ce questionnement. Supposés n’appartenir à aucune bannière, les pirates sont réputés s’extraire des fidélités alors même que celles-ci semblaient incapables de prendre en compte des existences économiques liées à l’exploitation de la mer ou au transit des marchandises. La piraterie construit un étiquetage déviant, sans foi ni loi, se dotant de ses propres magistratures et règles : l’archipiraterie. Simultanément, la course suppose l’inverse : des activités fidèles au pouvoir qui les autorise.
Peu à peu, la licéité des comportements légitime les élaborations pénales produites à l’encontre des mariniers comme autant de tentatives pour discipliner les mondes maritimes. De la genèse des encadrements politiques aux stratégies déployées par les institutions judiciaires, en passant par les rivalités guerrières, il est une histoire du littoral à écrire qui participe pleinement à la construction de l’altérité des populations usagères de la mer, vues par le fonctionnement pratique et discursif des institutions qui les encadrent.

publie le lundi 8 décembre 2014